Pour percer les secrets de la science, la France construit le supercalculateur le plus puissant d’Europe
À Angers, au cœur de l’usine d’Eviden, des dizaines d’ingénieurs et de techniciens assemblent depuis plusieurs mois Alice Recoque, un supercalculateur de classe exascale capable d’effectuer un milliard de milliards de calculs par seconde. Un projet hors norme, stratégique pour la recherche, l’industrie, la défense et la souveraineté numérique française et européenne.
Ils sont devenus les piliers invisibles de la science contemporaine. Sans eux, pas de modèles climatiques fiables, pas de simulation nucléaire avancée, pas d’intelligence artificielle à grande échelle, pas de médecine prédictive crédible. Les supercalculateurs, ces ordinateurs géants capables de traiter des volumes de données colossaux à des vitesses vertigineuses, vivent aujourd’hui une nouvelle révolution. Dopés à l’IA, au calcul massivement parallèle et à des systèmes de refroidissement de plus en plus sophistiqués, ils sont au cœur d’une compétition mondiale féroce.
Dans cette course technologique dominée depuis des années par les États-Unis et la Chine, l’Europe tente de combler son retard. Et la France, longtemps en position d’observateur, vient de poser une pièce maîtresse sur l’échiquier mondial : Alice Recoque, le supercalculateur le plus puissant jamais conçu sur le sol français.
Une naissance industrielle à Angers
Depuis plusieurs mois, c’est à Angers, dans le Maine-et-Loire, que prend forme ce géant du calcul. Dans un hall industriel de 17 000 m², parfaitement contrôlé sur le plan thermique et électrostatique, les techniciens d’Eviden travaillent en blouses antistatiques, dans un silence presque chirurgical. Chaque geste compte. Chaque composant est vérifié, testé, tracé.
Eviden, filiale du groupe Atos, n’en est pas à son coup d’essai. L’entreprise est déjà reconnue comme l’un des rares acteurs européens capables de concevoir et d’assembler des supercalculateurs de classe mondiale. Mais avec Alice Recoque, l’ambition franchit un nouveau cap : entrer dans l’ère de l’exascale.
Le nom n’a rien d’anodin. Alice Recoque fut l’une des grandes figures françaises de l’informatique du XXᵉ siècle, pionnière du calcul intensif et visionnaire bien avant l’heure. Donner son nom à cette machine, c’est inscrire ce projet dans une continuité historique : celle d’une France capable d’innover, de concevoir et de produire ses propres outils numériques de pointe.
Un projet européen à 550 millions d’euros
Alice Recoque n’est pas qu’un projet national. Il s’inscrit dans une dynamique franco-européenne, avec un budget total de 550 millions d’euros. Objectif affiché : offrir à la recherche publique et à l’industrie européenne un outil capable de rivaliser avec les meilleures machines mondiales.
En termes de performances, le saut est spectaculaire. Le futur supercalculateur sera environ 50 fois plus puissant que la génération actuellement en service en France. Il atteindra une capacité de calcul d’un exaflop, soit 10¹⁸ opérations par seconde. Pour donner un ordre de grandeur compréhensible, cela équivaut à faire fonctionner près de dix millions d’ordinateurs personnels simultanément, pour produire le même résultat… en une seule seconde.
C’est la première fois qu’une machine conçue et assemblée en France atteint ce niveau.
Une cathédrale numérique de 280 tonnes
Physiquement, Alice Recoque est tout aussi impressionnant que virtuellement. Le supercalculateur prendra la forme d’un alignement de 94 racks informatiques, de grandes armoires noires interconnectées, formant un véritable couloir de calcul.
Chaque rack est un concentré de technologie :
- un châssis fabriqué en France,
- un système de refroidissement liquide hydraulique, indispensable pour dissiper la chaleur générée par des milliers de processeurs,
- une interconnexion réseau ultra-rapide,
- et surtout, les lames de calcul, véritables cœurs de la machine, sur lesquelles sont fixés processeurs, accélérateurs, puces spécialisées et barrettes mémoire.
Assemblés bout à bout, ces éléments donnent naissance à une machine pesant 280 tonnes. Un poids qui impose des contraintes d’ingénierie rarement rencontrées dans le monde informatique.
Un écrin sur mesure au CEA
Impossible d’installer un tel monstre n’importe où. Alice Recoque sera hébergé au Très Grand Centre de Calcul du CEA, à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne.
Pour accueillir le supercalculateur, le site a dû subir des transformations lourdes : renforcement des fondations, création d’une véritable « forêt » de micropieux, mise en place d’une charpente métallique interne capable de supporter jusqu’à 2,8 tonnes par mètre carré, et reconstruction complète de certaines infrastructures internes.
À terme, Alice Recoque sera également connecté à deux ordinateurs quantiques, ouvrant la voie à des calculs hybrides mêlant informatique classique et quantique. Une combinaison encore expérimentale, mais porteuse de ruptures scientifiques majeures à moyen terme.
Une puissance au service de la science, de l’industrie et de la santé
À quoi sert une telle débauche de puissance ? Les applications sont nombreuses, concrètes et souvent décisives.
En climatologie, ces capacités permettent de produire des modèles beaucoup plus fins, intégrant davantage de variables et réduisant les incertitudes. Les chercheurs travaillant pour le GIEC pourront ainsi affiner leurs projections sur l’évolution du climat mondial.
Dans le nucléaire, civil comme militaire, les supercalculateurs permettent de simuler des phénomènes complexes sans recourir à des essais physiques. Un enjeu scientifique, économique et stratégique majeur.
En santé, l’impact est tout aussi spectaculaire. Les supercalculateurs ont déjà joué un rôle clé dans l’accélération des recherches sur les vaccins contre le Covid-19. Demain, ils serviront à simuler le fonctionnement du cerveau humain, à mieux comprendre les maladies neurodégénératives comme Alzheimer, et à tester virtuellement des traitements.
L’objectif ultime, encore lointain mais désormais crédible, est la création d’un jumeau numérique du corps humain, capable de reproduire fidèlement le fonctionnement d’un organisme et d’anticiper l’effet de médicaments ou d’interventions médicales.
Un temps de calcul enfin compatible avec une carrière scientifique
Pour les chercheurs, le gain est colossal. Là où certaines simulations nécessitaient autrefois plusieurs décennies, Alice Recoque ramènera ces délais à quelques mois.
« On évoque des calculs qui durent 100 jours. C’est énorme pour un scientifique, mais c’est déjà infiniment mieux que par le passé, où il aurait fallu attendre dix ou vingt ans. Sa carrière se terminait parfois après deux simulations. »
Philippe Lavocat, PDG de Genci
Un accès ouvert, mais stratégique
La majorité des projets de recherche menés sur Alice Recoque seront gratuits, sélectionnés sur dossier, avec une obligation de publication des résultats. Une logique de science ouverte, pensée pour maximiser l’impact collectif.
Parallèlement, des groupes industriels stratégiques comme Safran ou EDF disposeront d’un accès dédié pour leurs travaux de recherche et développement, notamment dans l’énergie, l’aéronautique et l’ingénierie avancée.
Un enjeu de souveraineté numérique
Derrière la prouesse technologique se cache un message politique clair : la souveraineté. Maîtriser la conception, la production et l’exploitation de supercalculateurs en Europe, c’est garantir l’accès à ces outils critiques quelles que soient les tensions géopolitiques.
C’est aussi préparer l’avenir, en développant des architectures toujours plus performantes, plus sobres énergétiquement, et adaptées aux besoins spécifiques de la recherche européenne.
Aujourd’hui, l’Allemagne dispose déjà d’un supercalculateur de classe équivalente, lui aussi conçu par Eviden. Les États-Unis en exploitent plusieurs, tandis que la Chine reste volontairement opaque sur le nombre exact de ses machines exascale. Avec Alice Recoque, la France revient clairement dans le premier cercle.
Rendez-vous en 2027
Initialement attendue plus tôt, la mise en service d’Alice Recoque a été repoussée au second semestre 2027. Un délai assumé, nécessaire pour garantir la fiabilité, la sécurité et les performances de cette machine hors normes.
Une chose est sûre : lorsque ce géant numérique sera pleinement opérationnel, la science française et européenne changera d’échelle. Et cette fois, elle ne se contentera plus de suivre le rythme — elle comptera parmi ceux qui le donnent.